Bakwas - La légende kwakwaka'wakw du chef des fantômes
Résumé rapide
Dans les traditions des Kwakwaka'wakw de la côte de Colombie-Britannique, Bakwas, ou Ba k´was, est un être surnaturel des forêts associé au monde des fantômes et aux âmes des noyés. Petit, poilu et reconnaissable à son long nez crochu, il attend ceux qui se perdent dans les bois ou sur l'eau. Il leur offre alors une nourriture qui semble normale. Mais celui qui accepte et mange ce repas quitte le monde des vivants pour rejoindre celui de Bakwas.
Le canot s'était éloigné de sa route.
La brume avait recouvert la côte et les arbres semblaient tous identiques.
Lorsque le voyageur atteignit enfin la rive, il ne savait plus exactement où il se trouvait.
Devant lui s'étendait une forêt sombre.
Derrière lui, l'eau.
Personne en vue.
Puis quelque chose bougea entre les arbres.
Une petite silhouette apparut.
Elle ressemblait presque à un homme.
Mais quelque chose n'allait pas.
Son corps était couvert de poils.
Son visage semblait étrange.
Et son long nez crochu descendait presque jusqu'à sa bouche.
L'être n'attaqua pas.
Il tendit simplement quelque chose au voyageur.
De la nourriture.
Du moins, c'est ce qu'elle semblait être.
La légende de Bakwas et de la nourriture des fantômes
Dans les récits publics transmis par les Kwakwaka'wakw, Bakwas apparaît à ceux qui se retrouvent isolés.
Une personne peut s'être perdue profondément dans la forêt.
Ou avoir dérivé de sa route lors d'un voyage en canot.
C'est alors que Bakwas peut se montrer.
Il ne surgit pas nécessairement en attaquant.
Il offre plutôt quelque chose à manger.
Aux yeux du voyageur, il peut sembler s'agir de saumon séché.
Une nourriture familière.
Une nourriture rassurante lorsque l'on est seul et perdu.
Mais ce que voit l'humain n'est pas ce qui se trouve réellement devant lui.
La nourriture de Bakwas appartient au monde des fantômes.
Selon les récits, ce qui semble être du saumon peut en réalité être du bois pourri.
Des asticots.
Des serpents.
Ou des lézards.
Le voyageur doit alors prendre une décision.
Manger.
Ou refuser.
Car accepter la nourriture signifie franchir une frontière dont il devient impossible de revenir.
Celui qui mange cesse d'appartenir au monde des vivants.
Il devient un fantôme.
Et rejoint pour toujours la suite de Bakwas.
Quelque part au-delà de la forêt visible se trouverait alors le pays des fantômes.
Le domaine de Bakwas.
L'endroit où se rassemblent notamment les âmes de ceux qui se sont noyés.
Le voyageur qui accepte son repas n'est donc pas simplement victime d'une créature.
Il change de monde.
Quelle est la véritable origine de Bakwas?
Bakwas appartient aux traditions des Kwakwaka'wakw, peuples autochtones de la côte nord-ouest de la Colombie-Britannique.
Le nom de la Nation signifie « les peuples qui parlent le kwak'wala ».
Dans la documentation culturelle d'U'mista, le nom est écrit Ba k´was.
On rencontre cependant différentes orthographes dans les ouvrages et sur Internet, notamment Bakwas, Bak'was, Bookwus ou Bokwus.
Pour le grand public, l'être est souvent surnommé en anglais Wild Man of the Woods, l'homme sauvage des bois.
Mais cette traduction ne raconte qu'une petite partie de ce qu'il représente.
U'mista traduit son nom par une expression pouvant être rendue en français par « incarnation de l'homme chtonien ».
Bakwas appartient surtout à un univers où la forêt, les morts et le monde surnaturel peuvent se rencontrer.
Le chef des fantômes et gardien des âmes noyées
La dimension la plus importante de Bakwas n'est probablement pas son apparence.
C'est son lien avec les morts.
Dans les enseignements présentés par U'mista, Bakwas habite le pays des fantômes.
Il est décrit comme le chef du peuple sylvestre et comme le gardien des âmes des noyés.
Cette relation avec la noyade prend un sens particulier dans un territoire marqué par l'océan, les îles, les détroits et les déplacements en canot.
Celui qui disparaît dans l'eau pourrait donc se retrouver associé au monde de Bakwas.
C'est également ce qui rend la rencontre avec lui si inquiétante.
Bakwas n'est pas simplement un habitant étrange de la forêt.
Il appartient à un monde auquel les vivants ne devraient pas entrer.
Et sa nourriture constitue précisément le passage entre les deux.
Pourquoi ne faut-il jamais manger ce que Bakwas offre?
Le repas constitue le coeur du récit.
Bakwas ne force pas nécessairement sa victime.
Il lui offre quelque chose.
C'est l'humain qui doit accepter ou refuser.
Mais ce choix possède une conséquence irréversible.
Dans la description conservée par U'mista, celui qui consomme la nourriture de Bakwas se transforme immédiatement en fantôme.
Il devient membre de son entourage pour toujours.
Le danger ne se trouve donc pas dans une morsure, une griffe ou une attaque.
Il se trouve dans un geste aussi simple que manger.
Quelque chose de familier devient la porte vers un autre monde.
C'est ce qui donne au récit toute sa force.
Ce que l'on voit comme une nourriture rassurante peut cacher quelque chose de complètement différent.
Et lorsqu'on découvre la vérité, il est déjà trop tard.
À quoi ressemble Bakwas?
L'apparence traditionnelle de Bakwas est très différente de celle des grands monstres forestiers auxquels Internet le compare parfois.
Il n'est pas gigantesque.
U'mista le décrit comme un personnage petit mais puissant, mesurant environ la moitié de la taille d'un adulte.
Son corps est poilu et traditionnellement associé à une couleur verdâtre.
Son visage possède une caractéristique particulièrement reconnaissable :
un long nez crochu qui descend vers la lèvre supérieure.
La bouche est généralement ouverte.
Les représentations de Bakwas dans les masques kwakwaka'wakw peuvent accentuer son regard, son nez et l'aspect surnaturel de son visage.
Mais contrairement à l'image moderne du monstre qui poursuit les humains, Bakwas possède également une caractéristique inattendue.
Il est timide.
Un être étrange... qui a peur des humains
Bakwas est puissant.
Il appartient au monde des fantômes.
Sa nourriture peut faire basculer un vivant dans le monde des morts.
Et pourtant, il est également décrit comme une créature timide qui craint, d'une certaine manière, les humains.
Ce détail apparaît directement dans la manière dont Bakwas est représenté lors de certaines performances cérémonielles.
Le danseur peut lever son avant-bras devant le masque pour cacher une partie de son visage aux spectateurs.
Ce geste exprime la nature furtive et réservée de l'être.
Bakwas n'est donc pas une créature qui cherche constamment à être vue.
Il appartient aux endroits où les humains sont seuls.
À la forêt profonde.
Aux rivages isolés.
À cette frontière entre un endroit connu et un endroit où quelque chose peut soudain apparaître entre les arbres.
Pourquoi Bakwas cherche-t-il des coques sur les plages?
Bakwas ne demeure pas toujours caché au plus profond des bois.
Les récits indiquent qu'il quitte parfois la forêt pour se rendre sur des plages isolées.
Il y cherche l'un de ses aliments préférés : les dzoli, des coques.
Cette habitude lui a valu plusieurs surnoms.
On l'appelle notamment le pêcheur de coques.
Mais aussi le chef des fantômes.
Ou encore le chasseur nocturne.
Cette scène est importante parce qu'elle situe Bakwas entre deux espaces.
La forêt sombre derrière lui.
L'océan devant lui.
Deux mondes auxquels ses récits sont profondément liés.
Bakwas n'est pas le Sasquatch
L'expression « homme sauvage des bois » peut facilement créer une confusion.
On pourrait imaginer Bakwas comme une autre version de Bigfoot ou du Sasquatch.
Ce n'est pas ce que décrivent les traditions kwakwaka'wakw.
Bakwas est beaucoup plus petit.
Son apparence est différente.
Et surtout, son rôle culturel est profondément lié au monde des fantômes et aux âmes des noyés.
Le Sasquatch moderne est généralement présenté comme une grande créature humanoïde vivant dans la forêt.
Bakwas est un être surnaturel dont la rencontre peut entraîner le passage du monde des vivants vers celui des morts.
La ressemblance s'arrête donc essentiellement à une chose :
tous deux sont associés à la forêt.
Leurs histoires sont autrement très différentes.
Bakwas existe aussi dans les cérémonies et les masques
Bakwas n'est pas uniquement connu à travers des récits racontés autour de la forêt.
Il possède également une présence dans la tradition cérémonielle kwakwaka'wakw.
U'mista conserve notamment des masques représentant Bakwas ainsi que des informations sur les danses où l'être apparaît.
Le danseur porte un masque, un costume couvert de matières évoquant les poils et la forêt ainsi que des éléments en pruche rappelant son habitat sylvestre.
Bakwas peut apparaître dans différents contextes cérémoniels, notamment le T´seka et le Tła'sala.
Dans la danse, son comportement permet de reconnaître l'être.
Il peut rester courbé.
Se cacher.
Chercher sa nourriture.
Et protéger son visage du regard des personnes présentes.
La légende devient ainsi mouvement.
Le personnage raconté dans les histoires prend forme devant les spectateurs.
Un masque de Bakwas au coeur d'une histoire de dépossession
L'un des masques de Bakwas conservés aujourd'hui par U'mista porte lui-même une histoire importante.
Au Canada, les cérémonies de potlatch ont été interdites pendant plusieurs décennies dans le cadre des politiques coloniales imposées aux Premières Nations.
Des objets cérémoniels kwakwaka'wakw furent saisis et dispersés dans différentes collections.
U'mista explique qu'un masque de Bakwas confisqué durant cette période s'est même retrouvé dans le bureau de Duncan Campbell Scott, alors haut responsable du ministère des Affaires indiennes et important défenseur de la répression du potlatch.
Plus tard, plusieurs de ces objets ont pu retourner auprès des Kwakwaka'wakw.
La création d'U'mista elle-même est directement liée à cette histoire de rapatriement.
Le masque de Bakwas n'est donc pas uniquement la représentation d'une créature légendaire.
Il fait aussi partie d'une histoire réelle de continuité culturelle, de dépossession et de retour.
Une tradition toujours vivante
Les masques et les danses de Bakwas ne doivent pas être regardés uniquement comme les traces d'un monde disparu.
U'mista présente encore aujourd'hui Bakwas à travers ses collections, ses ressources éducatives et des vidéos de performances.
Le kwak'wala demeure également une langue vivante que les communautés travaillent activement à préserver et à transmettre.
Bakwas appartient donc à une culture contemporaine.
Son histoire continue d'être racontée.
Son nom continue d'être prononcé.
Et sa présence demeure reconnaissable dans l'art et les performances kwakwaka'wakw.
Ce qu'Internet transforme dans l'histoire de Bakwas
Bakwas commence aujourd'hui à apparaître dans des vidéos consacrées aux créatures mystérieuses et dans des listes de « monstres autochtones ».
Son surnom d'homme sauvage des bois facilite cette transformation.
Mais lorsqu'on ne conserve que son apparence, une grande partie de l'histoire disparaît.
Bakwas n'est pas simplement un monstre forestier.
Il appartient au pays des fantômes.
Il garde les âmes des noyés.
Il offre une nourriture capable de faire passer un vivant dans son monde.
Il cherche des coques sur des plages isolées.
Il est puissant, mais également timide.
Et il possède une place reconnaissable dans les traditions cérémonielles kwakwaka'wakw.
C'est en conservant tous ces éléments que l'histoire retrouve sa véritable profondeur.
Que peut représenter la nourriture des fantômes?
Il serait imprudent d'imposer une interprétation unique à une tradition qui possède son propre contexte culturel.
Mais le récit montre clairement l'importance d'une frontière.
Il existe le monde auquel appartient le voyageur.
Et celui auquel appartient Bakwas.
La nourriture se trouve entre les deux.
Tant que l'humain refuse de manger, il reste lui-même.
Lorsqu'il accepte, il entre définitivement dans l'autre monde.
Cette idée rend Bakwas particulièrement différent de nombreuses créatures légendaires.
Il n'a pas besoin de poursuivre sa victime.
Il lui suffit de lui offrir quelque chose.
Le véritable danger se trouve dans l'acceptation.
Les histoires traversent les générations lorsqu'elles continuent d'être racontées et écoutées. La parole demeure un lien puissant entre mémoire, territoire et transmission.
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Voir les créationsConclusion
La légende de Bakwas ne repose pas sur une créature gigantesque.
Elle n'a pas besoin d'un monstre qui rugit dans la forêt.
Elle commence avec quelque chose de beaucoup plus simple.
Une personne perdue.
Une silhouette entre les arbres.
Et une offrande.
Ce qui semble être de la nourriture pourrait en réalité appartenir au monde des fantômes.
Et accepter une seule bouchée suffirait à ne jamais retrouver le monde des vivants.
Bakwas est ainsi beaucoup plus que « l'homme sauvage des bois ».
Dans les traditions kwakwaka'wakw, il est lié à la forêt, aux rivages isolés, aux morts et particulièrement aux âmes de ceux qui se sont noyés.
Il est à la fois puissant et timide.
Visible et caché.
Proche du monde humain, mais appartenant déjà à un autre.
Et c'est peut-être ce qui rend son histoire si troublante.
Bakwas ne force pas nécessairement la porte entre les deux mondes.
Il attend simplement que quelqu'un accepte son invitation.
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